Construire des ponts pour ne pas se noyer

Fairy of the forest
Crédit: IStock

Écrire sur un blogue, bien sûr, cela comporte son lot de positif. Mais cela implique en contrepartie que nous ne sommes pas toujours conscients de la façon dont nos mots seront perçus par ceux qui les recevront au vol…

En relisant mon dernier billet, je réalise qu’en parlant de l’histoire de mon père de cette façon, je peux donner l’impression de trouver plaisir à me tourner dans la boue. M’y immergeant encore et encore…

Et pourtant, comme je le disais à une lectrice qui m’a écrit directement, s’étonnant du fait que je puisse voir un miroir dans ma vie versus celle de mon père, j’ai besoin de comprendre.

Peut-être que je me questionne trop? Peut-être bien !

Mais l’effet du miroir, je le sens dans cette façon que nous avons eue, lui et moi, de faire face à ce que je pressens comme étant la même « problématique ».

Lui – je l’ai déjà raconté ici – est né exactement un an jour pour jour après la mort de son frère de 14 ans. Il s’appelait Réo et était l’aîné des garçons de la famille. Et pour mes grands-parents, l’image de la perfection. Grand, fort et bâti comme un homme, déjà à quatorze ans!

Puis un jour, entre Noël et le Jour de l’An 1939, il est allé à la scierie avec son père (mon grand-père) et en voulant replacer un billot, il a perdu l’équilibre et est tombé dans la scie. Mon grand-père qui en voulant le retenir pour lui venir en aide, s’est retrouvé avec le cœur de son fils dans les mains…

Ensuite, de ce qui m’a été raconté, mon grand-père a mis le corps de son fils sur le cheval et mis des heures à retourner à la maison. Pendant trois mois, il a été à l’hôpital, comme fou, se promenant nu dans sa chambre….

Comme mon père est né exactement un an presque jour pour jour après le drame, en décembre 1940, je ne peux faire autrement que d’imaginer qu’il a été conçu pendant cette période aussi noire qu’on peut l’imaginer, teintée du deuil épouvantable que mes grands-parents ne feraient jamais finalement.

Pour avoir moi-même perdu un bébé (pas un enfant de 14 ans !!!), il m’était absolument inconcevable à ce moment d’imaginer que j’aurais pu en faire un autre pour remplacer ma fille… Il me semble encore plus impossible encore ne serait-ce que d’imaginer pouvoir passer à travers un deuil comme celui qu’ont dû vivre mes grands-parents…

Je me mets donc à la place de mon père et je me demande s’il est possible qu’il ait su dès le départ qu’il était là pour remplacer ce grand frère si parfait et de qui il ne serait jamais qu’une copie de remplacement. Destiné à colmater une brèche tellement profonde qu’il ne pouvait faire autrement que s’y noyer….

C’est là que je ressens l’effet de miroir probablement. Car lorsque je suis née, ma mère avait tout juste 19 ans et ce qu’elle a vécu avec mon père était absolument épouvantable ! Il l’a d’ailleurs battue devant moi alors que j’avais tout juste quatre  ans. Allez savoir pourquoi, j’ai passé une année ensuite à raconter la chose à quiconque venait à la maison, chez mon grand-père ou nous vivions à l’époque. Une façon enfantine de ventiler peut-être ? Ou de vérifier dans leur réaction que la chose était loin d’être normale ?

J’ai commencé l’école puis cessé d’en parler. J’ai doublé ma première année (mon fils est présentement en première année alors bien sûr, je ne peux faire autrement que de revoir la petite Marie en lui…Et de réaliser combien petite j’étais alors…) ! Il y avait un psychologue assis derrière la classe qui observait. Et je me souviens que je savais que c’était pour moi qu’il était là. Et lorsque je devais le rencontrer, je me souviens que je refusais de lui parler. Me demandant ce qu’il pourrait bien y comprendre de toute façon…

À l’adolescence, j’ai eu une période très difficile ou j’ai pensé à me suicider. Ma mère m’a emmenée à l’hôpital ou on m’a donné des pilules pour dormir. Je n’y ai pas été longtemps. Tout juste une nuit. Mais j’ai compris alors qu’il y avait des sujets qu’il ne fallait pas aborder. Et que pour moi, il n’y avait pas de place. Je devais réussir à l’école pour ne pas déranger. Et c’est ce que j’ai fait. J’ai appris à être invisible. À me pas déplacer d’air. À être conciliante. Mais surtout, à « assurer ma survie » en devenant celle dont on a besoin parce qu’elle règle tous vos problèmes.

N’est-ce pas ainsi qu’on devient une mère Térésa?

Je ne dis pas ça avec tristesse! J’ai 43 ans maintenant ! La vie a continué bien sûr et malgré tout, j’ai eu beaucoup de chance ! Vraiment! Je constate seulement que j’ai été très seule et que ma mère n’aurait jamais pu comprendre ce que je vivais parce qu’elle-même ne pouvait même pas se sortir de sa situation à elle, ayant été mariée à trois reprises à des hommes violents!

C’est le parallèle que je pressens avec mon père je pense. Ce sentiment de n’avoir pas eu de place. D’avoir été invisible. D’avoir dû me résoudre à vivre sans être vue.  Sauf que lui, mon père, a réagi par l’autodestruction, convaincu qu’après la mort, il n’y avait rien d’autre qu’un immense trou noir. Un vide sidéral qu’il semble avoir trouvé contre toutes attentes puisque à ce jour, il repose toujours dans la plus anonyme des fosses communes. Sans plaque ni pierre tombale…. Rien pouvant témoigner de son passage sur terre.

Et malgré toutes les blessures qu’il a causées, je ne peux faire autrement que de trouver sa vie infiniment triste. Allant même à certains moments jusqu’à éprouver de la compassion pour lui. Et je me dis que ce livre que j’écris, je le fais pour lui. Mais pour moi aussi. Et pour mon fils surtout. Ayant le sentiment que bien que je ne comprendrai probablement jamais grand-chose à la vie et au sens de l’univers, il n’y a que dans ce mouvement vers lui, ce besoin de construire des ponts, que je sois parvenue à trouver des réponses….

Lui s’est détruit. Alors que moi, j’ai l’impression de répondre aux mêmes questions un peu abstraites de façon différente de lui. Avec ce besoin plus grand que moi de construire. Et de laisser une trace. Et c’est bien sans doute! Car j’ai l’impression d’ainsi me réapproprier un certain pouvoir sur ma vie.

Parce qu’en comprenant le déroulement des événements, je réalise que j’ai ma place dans tout cela. Sois de chercher encore et encore du sens à ce qui autrement, n’en aurait aucun.

À la limite, je trouve cela presque beau! Cette envie de remercier la vie de m’avoir fait traverser le désert pour découvrir qu’envers et contre tout, j’avais ce pouvoir de construire des ponts vers mon père. Que ce livre que je suis en train d’écrire est en quelque sorte ce qui m’aura permis de me rapprocher de lui. Mon père, cet homme du vivant de qui – comme pour le méchant de Harry Potter – il ne fallait pas prononcer le nom. Lui que je n’ai jamais appelé ni papa. Ni même par son prénom.

Juste « lui ».

Alors peu m’importe que toute ce cheminement soit tout à fait inutile. Que ce sentiment de trouver du sens soit illusoire. Tout ce qui compte au bout peut-être, c’est de continuer encore et encore de chercher du sens.

Peu importe qu’il ne semble y en avoir aucun…

Car la vérité c’est que sur lui qui ne croyait en rien et qui était convaincu qu’après la mort il n’y avait qu’un immense trou noir, trente-trois ans après, je suis là moi, en train de l’enterrer comme il se doit. Dans un livre.

Probablement qu’il se retournerait dans sa tombe s’il savait!

Mais qu’importe n’est-ce pas ?

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4 commentaires sur “Construire des ponts pour ne pas se noyer

  1. N’arrête pas d’écrire Marie ! Ce sera pour toi une délivrance morale.

    Tu vas finir – avec les mots (tes mots) par trouver un sens aux questions fondamentales que tu te poses.

    Ton cheminement (miroir ?) a un sens, mais n’oublie jamais que tu es une entité, tu es unique.

    Nous avons les gênes de nos parents, grands-parents et plus loin, encore, mais avant tout, nous avons nos propres gênes.

    Ton billet m’a beaucoup touchée. Certaines familles ont une histoire bouleversante. J’espère que chacun des tiens a pu trouver quand même un peu de bonheur – tout particulièrement ton père.

    Bonne fin de semaine Marie,

    Marjo

    1. Bonjour Marjo ! Pour mon père, je ne saurai probablement jamais s’il a eu quelques moments de bonheur ! Mais à ma mère qui regarde parfois sa propre vie avec déception, je répète toujours qu’elle a eu cette chance de connaître ses petits enfants. La vie n’est pas toujours ce qu’on aurait souhaité qu’elle soit mais il y a toujours de beaux côtés auxquels se raccrocher ! Et personnellement, je trouve cela apaisant en quelque sorte de voir tout cela comme un immense puzzle dont nous ne sommes qu’un morceau de l’ensemble. Comment se surprendre alors de ne pas toujours tout comprendre ?

      Et puis, je me dis que toutes les familles ont leurs histoires. Ça me fais penser à cette première phrase d’Anna Karénine… « Les familles heureuses se ressemblent toutes; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. »

      Quant à mon livre, je le vois comme un rituel à travers lequel j’ai envie de passer. Un cadeau que je me fais à moi même, même si je peux avoir l’air de « gratter le bobo ». Et de me rendre malheureuse avec ça. Ce n’est tellement pas le cas ! Juste un besoin de comprendre, une façon de tenter de percer les mystères de l’âme humaine (j’ai bien dit essayer !) 🙂

      Bonne fin de semaine à toi aussi Marjo ! Merci des encouragements toujours super appréciés 🙂

      Marie

  2. C’est très beau et très touchant, Marie. Je te souhaite aussi de trouver réponses à tes questions. Quelle bonne idée ce livre, et quel bel héritage, à laisser à ton fils ! Bonne journée à toi !
    Hélène

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