Dans le fond de mes tiroirs

Crédit: IStock

En ce vendredi tout gris, alors que je profite de cette journée bénie de la semaine ou je me retrouve seule chez-moi, assise devant mon ordinateur avec les mots pour seule compagnie, j’ai remis la main sur un texte écrit il y a quelques temps…

Et que j’ai envie de partager ici…

******************

Vagues à l’âme

Cette part sombre de moi-même dont j’ai passé plus de quarante ans à feindre d’ignorer la présence.

Pour réaliser d’un coup que pendant tout ce temps, je m’étais simplement évertuée à déplacer de l’air.

À pelleter des nuages afin de ne pas voir ce vide, cette minuscule fissure de laquelle je ne sortirais jamais si je me laissais aller à y tomber ne fut-ce qu’un instant…

Alors je feint.

D’être heureuse.

D’aimer vivre.

De croire.

D’être forte et battante.

Et puis l’espace d’un instant, cette «révélation» qui filtre à travers cette fracture de mon âme – un peu comme un mince rayon de soleil à travers une vieille couverture elle aussi pleine de trous – qu’en fait, si ce n’était de mon fils, rien ne me retiendrait.

Sans nul regret, je m’envolerais alors dans ce vide sidéral, telle un papillon dont les ailes seules me porteraient.

Et je redeviendrais cette petite fille d’avant.

Avant « Lui ».

Avant sa violence.

Avant cette fin du monde qui a emporté avec elle mon innocence, me condamnant à vivre en marge du monde réel.

Feignant de n’avoir rien vu.

Rien entendu.

De n’en avoir pas été irrémédiablement comme cassée.

Bien sur, la petite fille a raconté.

Mille fois.

Sans fin.

Pendant bien près d’un an et à quiconque avait l’idée de passer le pas de sa porte.

Jusqu’à ce que même elle – devant les regards voilés de malaises – ne puisse plus feindre d’ignorer l’obscénité de ces mots sortant de la bouche d’une enfant de quatre ans.

Alors elle s’est tue.

Pendant longtemps.

Comme on crie à tue-tête mais en silence.

Souriant pour cacher ce qu’on ne voulait pas voir.

Jusqu’à ce que ce trop plein de mal de vivre menace de tout emporter avec lui, comme la vague qui frappe encore et encore.

Puis, une quinzaine d’années se sont écoulées, mais les mêmes regards baignés de malaise. Tels un invité malvenu que l’on a vite fait d’endormir…

Pour elle les cachets. Cette petite fille qui n’en était plus une depuis longtemps.

Alors elle s’est tue.

De nouveau.

Pendant longtemps.

Comme on crie à tue-tête mais en silence.

Souriant pour cacher ce qu’on ne voulait pas voir.

Mais avec désormais cette boule au ventre dont personne d’autre qu’elle ne soupçonnerait jamais la présence. Grosse comme un terrain de football mais invisible. Le jour de sa mort, elle en était convaincue, on trouverait cette intruse et avec consternation, on se demanderait sans aucun doute comment une si grosse chose avait bien pu se loger en elle sans que personne n’y vit rien…

Et puis un beau matin – tout étant relatif! – un coup de vie ayant bataillé sa place au sein de son ventre, un petit papillon en est sorti trop tôt, déployant ses trop fragiles ailes. Une petite fille dont elle ne verrait jamais les yeux mais qui vint avec tout juste ces mots.

Qu’ensemble, elles pourraient y arriver.

Sortir la bête et lui tirer dessus comme sur des pigeons d’argile.

Qu’ensemble, elles pourraient crier.

Assez fort pour être entendues.

Assez loin pour être comprises.

Pendant longtemps.

Comme on crie à tue-tête

…et sans plus se taire.

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8 commentaires sur “Dans le fond de mes tiroirs

  1. Que de douleurs ! Que de cris silencieux ! J’ai eu mal en lisant ce billet.

    Quel beau miracle que la maternité qui peut répandre un doux baume sur les blessures enfantines qui restent cachées, mais sont toujours présentes.

    J’admire et j’aime cette femme qui a su vaincre et grandir et trouvé l’amour, mais surtout qui sait donner avec ses mots l’espoir et l’amitié à tous ceux et celles qui frappent virtuellement à sa porte.

    Merci !

    Bonne fin de semaine,

    Tendresse,

    Marjo xx

    1. Ah ! Merci Marjo pour les mots si gentils !!! J’avoue que j’ai un peu hésité à mettre en ligne ce texte ! Mais en même temps, je me dis que de le partager, ça m’aide à mettre de la distance avec ce que je pouvais ressentir au moment ou je l’ai écrit. Et que par la force des choses, je vois différemment avec la distance.

      Et puis c’est tellement vrai que la maternité, c’est un miracle ! Ça nous transforme à un point que je n’aurais jamais imaginé avant d’avoir des enfants. Parce qu’alors, ce n’est plus seulement « soi » mais aussi, et plus encore probablement, ce sentiment de faire partie d’une chaîne dans laquelle nous transmettrons forcément des choses nous aussi. Bonnes et moins bonnes. Et je pense au bout du compte que d’être conscient de cette « chaîne », c’est une source de grande force pour faire face à la vie. C’est un peu ce que je voulais dire avec ce texte même s’il peut paraître un peu « brut » !

      Un beau weekend également ! Et merci d’être aussi fidèle à me lire !

      Marie xx

  2. Bon sang Marie, ton texte m’a secouée …
    Si tu rencontres cette petite fille, tu pourras lui dire que si elle a envie d’être entendue, je suis là …
    Mais il me semble que tu écris aussi pour mettre des mots sur ses silences, prends soin d’elle et de toi Marie
    Je t’embrasse

    1. Bonjour Guen ! Il y avait longtemps ! J’espère que tu vas bien ! Rassures toi, je vais bien aussi ! Comme tu le dis si bien, ce texte est plus en lien avec un besoin de mettre des mots sur les sentiments, les expériences et sur la personne que je suis qu’un appel à l’aide ! C’est le côté néanmoins qui m’a fait un peu hésiter à le mettre en ligne: je comprends tout à fait qu’il puisse être un peu dérangeant. Beaucoup peut-être même !

      Passes un beau weekend !

      Marie xx

  3. J’ai les yeux mouillés et ce n’est pas les allergies!
    Ton texte me touche beaucoup.
    Je comprends pourquoi il est resté dans le tiroir…
    Il y a des mots qui mettent mille ans avant de pouvoir être sorti des espaces clos.
    On est tellement de petite fille à avoir appris à sourire et à se taire.
    On est toutes un peu, ces femmes qui réapprennent à parler…
    Parfois en chuchotant, parfois en hurlant… et comme tu le fais si joliment…
    en écrivant.
    Beau texte.

    1. Ça me touche tellement de voir combien de simples mots peuvent résonner chez les autres ! L’une des grandes choses que j’aie appris en écrivant ainsi, c’est qu’alors que nous pensons être seuls devant notre réalité, la vérité c’est que nos expériences, qui que nous soyons, finissent toujours par rejoindre celles des autres. Et que finalement, nous sommes moins seuls que nous le pensions !

      Je suis contente que mes mots t’aient touchée ! Merci pour les bons mots !

      Marie xx

  4. Ton billet me touche beaucoup spécialement aujourd’hui.Que peut-on dire à un ami qui a trouvé son père hier matin mort par suicide ? Un homme plein de vie pourtant. Je dois aussi me protéger car je suis encore fragile moralement . Cet ami le sait et m’a beaucoup aidé ces derniers mois. Malgré ton billet d’aujourd’hui j’y vois plein de vie en ressortir.Tu as un grand talent d’écriture et merci de nous le partager. Bonne fin de semaine.

    1. Bonjour Étoile ! Je vois que tu passes par des moments difficiles ! C’est dur en effet de voir un ami passer un sale moment, comme c’est le cas pour ton ami. Prends soin de toi ! C’est important ! Et si tu as besoin, n’hésites pas à m’envoyer un petit mot 🙁 Je t’envoies toutes mes pensées..

      Marie xx

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