Du caractère irréversible des culs-de-sac

Crédit: Photo-libre.fr

Avouons qu’avec un titre pareil, il serait étonnant qu’en s’assoyant un matin devant Google, quiconque sur la planète me trouve pour avoir précisément cherché une information quelconque sur le caractère irréversible des culs-de sac n’est-ce pas ?

De quoi faire frémir Philippe, l’administrateur de mon blogue qui s’acharne à faire mon éducation sur le caractère essentiel du SEO !

Alors d’entrée de jeu, Phil, S.V.P, pardonnes moi mon insoumission aux règles de l’art les plus élémentaires auxquelles devrait s’astreindre tout blogueur un peu censé !

Sauf que voilà ! La vérité c’est que ce titre, c’est tout ce qui m’est venu à l’esprit lorsque, dans le métro ce matin, me sont venus les premiers fragments de ce billet, alors que je réfléchissais aux derniers événements.

Car cette semaine, alors que j’avais mis le dossier sur la glace depuis un bon moment (quiconque est au courant de l’hiver sibérien que Dame Nature nous a gracieusement offert ici au Québec ces derniers mois comprendra!), je me suis enfin décidée à continuer mes recherches concernant Lucienne, mon arrière-grand-mère.

Ainsi, il y a un peu plus d’un an déjà, alors que j’avais cette impression de ne plus trop savoir ou chercher tant les pistes que j’avais tenté de suivre jusque là ne semblaient devoir mener nulle part, j’avais écrit à la Grande bibliothèque, au service des archives plus précisément, afin de voir ou je pourrais encore aller fouiner. Dans l’espoir bien avoué de trouver quelque chose sur cette arrière-grand-mère dont visiblement l’irrévérence avait largement dépassé la mienne… Alors qu’en 1928, celle-ci abandonnait ses deux enfants avant de venir vivre de la prostitution dans le Red Light du Montréal des années trente.

Car après avoir trouvé ou elle était enterrée (dans une fosse commune, comme par hasard à deux pas de chez moi!), j’ai du me rendre à l’évidence qu’aucune piste ne semblait vouloir me mener quelque part. Ni les nombreuses lettres que j’ai adressées aux archives des principaux hôpitaux montréalais ou elle aurait pu finir sa vie (selon la légende familiale, elle aurait passé les derniers six mois de sa vie à l’hôpital, atteinte d’un cancer quelconque!), pas plus que mes tentatives pour trouver quelques confirmations que ce soit qu’elle ait pu passer trois mois à la morgue suite à son décès, avant que son frère n’accepte de venir s’occuper de sa dépouille. Parce que bien sur, une femme qui dans les années vingts laissait tomber ses enfants et qui se prostituait, c’était l’équivalent de la pire des maladies honteuses… Personne, pas même la famille, ne souhaitait s’en approcher, même avec un bâton de douze pieds tant la chose relevait de la honte la plus inexprimable!

Enfin bref ! Tout cela pour dire que j’étais alors un peu à bout de ressources, jusqu’à ce que la préposée me suggère, entre autres pistes, d’aller consulter les tutelles et curatelles du district judiciaire ou ont eu lieu les abandons d’enfants, afin d’y trouver, selon toutes vraisemblances, une justification officielle concernant la destitution de son rôle de mère pour Lucienne. Véritable abandon de sa part ? Était-elle présente au moment du jugement ? Des questions parmi d’autres pour lesquelles j’espérais trouver des réponses, si ce n’est des pistes vers autre chose.

Un peu comme dans un jeu de serpents et échelles.

Mais voilà, cette démarche pour fouiner à ce niveau, je l’avais un peu mise de côté, ayant clairement eu d’autres chats à fouetter depuis 18 mois !

Aussi, c’est avec le sentiment d’enfin me remettre à la tache que mercredi, je me suis rendue aux archives nationales , pas très loin de mon travail. Pour me faire dire que bien sur, je devais écrire aux Archives de Québec puisque l’abandon avait dans les faits eu lieu à Limoilou ou habitaient mes arrières-grands-parents à la fin des années vingts. Limoilou faisant justement partie du district judiciaire de Québec.

Donc de retour au bureau, je me suis empressée d’écrire, par courriel, à Québec. Pour recevoir quelques minutes plus tard une réponse automatique m’informant que ma demande avait bien été reçue. Et que je devrais recevoir réponse…d’ici trois semaines.

Mais voilà, à ma plus grande surprise, je n’ai pas eu a attendre aussi longtemps puisque hier soir, je trouvais dans ma boîte courriel cette réponse tant attendue. Mais qui contenait cette réponse, à laquelle j’aurais pu m’attendre également, que malheureusement, ils n’avaient rien pu trouver concernant l’abandon de ma grand-mère par sa mère. L’assistance publique québécoise en étant à ses tout débuts la fin des années vingts, le gouvernement défrayait à l’époque une partie des coûts aux municipalités ainsi qu’aux communautés religieuses afin que celles-ci prennent en charge les malades, indigents et…orphelins nécessiteux.

Retour à la case départ. Comme au Monopoly, ne passez pas Go !

*****

Confrontée à ce nouveau cul-de-sac face auquel je me retrouve, je réfléchissais ce matin aux éventuelles suites à donner à tout cela. 

Et si j’avais trouvé tout ce que j’avais à trouver ?

Et s’il n’y avait plus de raison de m’acharner à espérer trouver quoi que ce soit la concernant ?

Car la vérité est sans conteste que depuis le début de mes recherches, j’ai trouvé, contre toutes attentes, énormément plus que ce que j’aurais pu soupçonner au départ. Les adresses à Limoilou ou ont habité mes arrières-grands-parents, de leur mariage en juillet 1923 au départ de Lucienne quelque part en 1928. L’histoire des parents de Lucienne qui m’a aidée à comprendre un peu mieux pourquoi mon arrière-grand-mère avait ainsi tout laissé tomber (ses deux enfants, son mari, sa maison), alors que je découvrais que sa mère avant elle avait eu vingt-deux grossesses pour … quatre enfants vivants. Des enfants vivants dont Lucienne s’est avérée être l’aînée. Elle-même témoin des éternels deuils d’enfants que sa mère a du surmonter au cours de sa vie de femme.

Et qui tel que je l’imagine maintenant, ont donné l’impression à Lucienne que tout serait mieux que de devoir se soumettre à ce genre de destin qui était celui réservé aux femmes d’alors.

Grands dieux! J’ai moi-même perdu un enfant et je ne peux même pas imaginer ce que ça a du être pour la mère de Lucienne de vivre ça… dix-huit fois ! Dans son cas, probablement quelques fausses-couches, quelques enfants morts nés. Ou encore, en bas âge. Rien de moins qu’un éternel aller-retour entre la maison et le cimetière. Pour y enterrer ses enfants.

Un à un.

Alors, ce poids fait d’attentes qui a du peser sur les épaules de Lucienne, première enfant à survivre, je n’ose même pas l’évoquer !

*****

N’empêche, c’est partagée entre déception et un certain sentiment de perplexité que je me suis également fait cette réflexion que décidément ces temps-ci, tout semble dans ma vie devoir se résumer à un éternel cul-de-sac.

L’achat d’un duplex qui s’est avéré être pour mon mari et moi la pire décision de nos vies. Un dix-huit mois pendant lesquels nous avons fait sans arrêt un pas en avant pour deux en arrière. Des circonstances qui ont poussé dans ses derniers retranchement notre couple au point de nous amener par moments à douter de sa survie.

Et le sentiment de plus en plus envahissant de n’avoir de contrôle sur rien alors que moi, la fille qui planifie toujours tout, même mes repas de la semaine le dimanche, je me retrouve à ne même pas savoir ou j’irai vivre dans un mois et demi. Et que malgré tout, je dois faire des boîtes tout en continuant d’aller travailler et tout gérer comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Mais voilà, loin d’être découragée, je me suis fait ce matin cette réflexion que c’est souvent justement dans ces moments ou nous avons l’impression d’avoir tout essayé qu’une nouvelle porte s’ouvre. Un espace de lumière auquel nous n’avions pas porté attention jusque là.

Et qui nous laisse penser qu’un nouveau chapitre est peut-être sur le point de s’ouvrir…

Sans que nous le soupçonnions encore.

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6 commentaires sur “Du caractère irréversible des culs-de-sac

  1. Bonjour Marie,

    Je comprends parfaitement Lucienne !!!
    Dés l’adolescence, je savais que je ne me marierai jamais et que surtout (SURTOUT) je n’aurai jamais d’enfants !!!
    Témoin de la décomposition du couple de mes parents et de la déchéance de ma mère qui a vécu dans l’amertume et la maladie pour mourir dans la souffrance à seulement 55 ans … je savais que ces institutions n’étaient pas pour moi !!!
    Je voulais VIVRE, être libre et heureuse !!!
    Et je l’ai été !!!
    Toutes les décisions que j’ai prises dans ma vie d’adulte dés l’âge de 22 ans m’ont permis d’avoir la vie que j’ai aujourd’hui et surtout (SURTOUT) d’avoir pu traversé la maladie (et m’acheminer vers la guérison) à mon rythme soutenue par ma famille sans trop de « mauvaises » responsabilités !!!!!

    Aujourd’hui, je suis femme au foyer (voulu et désiré) et je m’occupe de notre petit foyer à mes sœurs (bientôt plus qu’une car l’ainée qui s’est mariée il y a peu va bientôt rejoindre son époux en France), mon père et moi !!!
    Je suis contente de cette vie calme et simple qui correspond parfaitement à mon rythme biologique et qui me laisse tout le temps (la plus grande des richesses après la santé bien sur) de faire (ou ne pas faire) ce que je veux tranquillement dans l’amour et l’harmonie 🙂

    Aller, courage mon amie … plus longtemps pour la retraite 😉

    Bisous 🙂

    1. Bonjour Yasmine !
      Étrangement, ce que je trouve le plus troublant dans l’histoire de Lucienne c’est de réaliser que presque 100 ans plus tard, on la juge encore dans la famille. Mais surtout, de réaliser que malgré toutes ces années, c’est encore difficile de choisir d’être qui on veut en tant que femme. Comme quoi, plus ça change, et plus c’est pareil. Comme toi, de réaliser ça, ça me fait apprécier encore plus pleinement ma vie, même si tout n’est pas toujours parfait. Tracer sa route, en dehors des sentiers battus ou des modèles tout fait, ça demande du courage, des efforts et de la volonté. Mais ça vaut tellement la peine ! Tu en es la preuve 😉

      Je te souhaite une magnifique journée !

      Marie xx

      1. Chère Marie,

        Oui, mon amie, tu as raison, ça en vaut vraiment la peine !!!
        Mais la grande leçon de ma maladie (de ma vie toute entière je crois) c’est que l’on ne peut construire sa vie seule même avec courage et intelligence à revendre !!!!

        Heureusement, j’ai mon père et mes sœurs qui me soutiennent et qui me laissent me déployer à ma manière !!!

        Le challenge a été de me défaire du poids de ma mère qui même après sa mort (et crois moi je réalise tout l’horreur, pour elle, de dire qu’une mère au lieu d’être un modèle fut un poids) a pesé très très lourd sur mes épaules !!!

        J’ai réalisé que, même inconsciemment, je cherchais toujours l’amour dont elle m’a privée parce que je n’étais pas comme les autres et qu’elle a usé de violence pour me faire rentrer dans le rang alors que j’aurais pu m’épanouir et être heureuse avec elle si elle s’était aimée un peu et qu’elle avait eu le courage d’assumer ses propres erreurs sans nous mêler, mes sœurs et moi, à ses problèmes intimes de femme archaïque qui a voulu JOUER les libérée !!!!

        Mais vois-tu, ce qu’il y a de paradoxal, c’est que quelque part je la plaint et même je l’aime pour l’amour qu’elle a du me donner tout bébé et puis parce que je me mets à sa place … elle aussi a du lutter contre une mère tyran qui lui a refusé son affection : donc quand on a été privé d’une chose essentielle comment la transmettre ?!!!!

        Ce qui m’a sauvée, ce sont les livres et les émissions scientifiques à la TV que je dévorais enfant et ado !!!!

        Je réfléchissais quand elle elle subissait !!!!

        dans ma vie amoureuse, j’ai été un peu comme elle : à la recherche d’affection et de sécurité sans trop faire d’efforts !!!!

        Mais contrairement à elle, ,je parlais, je mettais carte sur table, je communiquais … ce n’est que plus tard que je me suis renfermée sur moi-même … un temps !!!

        Mais une fois que j’ai compris que j’étais malade et que j’avais besoin d’aide et que toute seule j’allais droit dans la mur, j’ai recommencé à instaurer le dialogue …

        Bref, je suis bien différente de ma mère et j’admire Lucienne pour avoir vécut sa vérité et de s’être approprié son corps à son avantage au lieu de s’étioler à petit feu sous les ardeurs incontrôlable de l’homme qui aurait du la protéger, la soutenir, la comprendre et non lui imposer son dictat !!!

        Les hommes on bien sur évolués depuis un siècle mais pas encore assez pour toutes ces femmes battues ou privées de leur liberté !!!

        Ouf !!! Je bavarde je bavarde comme si le sort du monde dépendait de moi lol 😉

        Une suggestion à la mémoire de Lucienne : écrit une nouvelle sur sa vie !!!

        Tu as assez d’éléments et brode autours … pour tout le monde sache … pour qu’elle ne soit pas oubliée …

        Je t’embrasse

        Yasmine 🙂

        1. Merci de ta confiance Yasmine ! C’est le genre de choses qui sont difficiles à raconter, je peux l’imaginer! Tu peux être très fière du chemin parcouru même si ça n’a pas été évident tous les jours!

          C’est difficile de créer son modèle en dehors de ce qui nous a été transmis. Mais je me dis parfois que c’est peut-être un peu plus facile pour les femmes aujourd’hui alors que nous sommes en contact avec d’autres réalités, partout dans le monde. La preuve ! Toi à Alger qui vient lire les billets d’une montréalaise et qui jusqu’à un certain point, s’y retrouve. C’est fou n’est-ce pas ? Nos mères, grands-mères et autres avant elles n’avaient pas cette chance de croire qu’elles avaient le droit de « sortir du cadre ». C’est une véritable chance que la « modernité » nous apporte.

          Pour ma part, de connaître un peu mieux la vie de Lucienne, ça me réconcilie avec plein de choses dont j’avais plutôt honte jusque là, un peu paradoxalement. Et ça me rendra fière si on peut dire de moi bien longtemps après ma mort que j’ai eu au moins le quart de l’irrévérence de mon arrière-grand-mère 🙂

          Et oui, le livre sur son histoire est sur ma table 😉

          Marie xx

          1. Chère Marie bonjour (il est 08h45 ici à Alger),

            Ce n’est plus aussi difficile de parler de mon passé car je crois que les tabous doivent être levés et je pense sérieusement (une fois totalement guérie) écrire l’histoire de vie comme témoignage … peut-être même bien romancée comme cela je pourrais développer ce que je veux dire à mon aise et que cela soit plaisant à lire … bref, j’ai des projets quoi lol 😉

            Oui, la modernité, dans ce qu’elle a de plus noble et de plus émancipateur, pour les femmes est une très grande chance qui commence à s’étendre à travers la planète … et je suis bien consciente que ma mère et et sa mère avant elle ne l’on pas eu cette chance et c’est pour cela qu’elle n’ont pas été à la hauteur de leurs ambitions dans leurs propres vies et surtout dans celles de leurs filles qu’elles ont plutôt écrasé qu’aimé … mais tout cela est du passé maintenant, il nous faut toutes aller de l’avant et être heureuses non seulement pour nous-mêmes et nos proches mais aussi en leur mémoire pour que là où qu’elles sont elles soient apaisées enfin !!!

            Belle journée chère amie 🙂

            Bisous

            Yasmine

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