L’arbre de l’oubli, Nancy Huston

S’il y a une autrice que j’apprécie plus particulièrement, et cela depuis ma jeune vingtaine, c’est bien elle. Nancy Huston qui avec son dernier livre, «Arbre de l’oubli» se penche une fois encore sur ces thèmes omniprésents dans ses livres que sont l’identité, la transmission et les crises familiales. Mais surtout, sur toutes ces thématiques et questionnements eux-aussi tout aussi présents ces années-ci dans l’actualité: le féminisme, la procréation, le genre, la laïcité. Mais aussi et surtout, la réalité noire.

Vu comme ça, on pourrait avoir l’impression que ça tire partout et dans toutes les directions. Mais l’intrigue est si bien construite je dirais que le résultat ne peut que nous toucher.

L’histoire? Celle de Shayna, le personnage qu’on pourrait dire central et qui, lorsque l’histoire débute en 2016, arrive à Ouagadougou avec son compagnon, Hervé. Puis, au fil des chapitres, d’autres époques (2016, 1945, 1960, 1994), d’autres lieux (Ouagadougou, Bronx, Manhattan) et d’autres personnages surtout (Joël, Jérémy, Lili Rose, Shayna) qui au fil des pages, construisent sous nos yeux le panorama de deux familles, l’une juive et l’autre protestante et qui sont liées par leurs enfants. Ces derniers semblant avoir une relation un peu mitigée avec la religion.

En découvrant cette histoire de Shayna, jeune fille noire élevée dans une famille blanche et juive, qui se cherche et se questionne sur son identité, je l’avoue, je me suis demandé si l’autrice avait le droit d’écrire là-dessus. Parce qu’en ce moment, c’est clair que c’est excessivement délicat de prétendre écrire ce que l’on pense que l’autre devrait ressentir, surtout si d’office on a pas la même couleur de peau. Parce que la vérité c’est que dans ce livre, l’autrice ratisse large. Procréation et Shoah, inceste, prostitution et tourisme sexuel, santé mentale, identité, le droit des femmes sur leur corps, rien n’échappe au scalpel de son écriture précise.

Le passage qui m’a personnellement le plus touchée? Celui-ci:

«Les Marrons, interjecte Felisa, avaient le droit de nommer leurs enfants, mais seulement de façon provisoire. Chaque fois que l’enfant changeait de propriétaire il recevait un nouveau nom. D’où Malcolm X, bien sûr. Les femmes elles aussi, dis-tu en la coupant, devraient toutes s’appeler X. Jusqu’à tout récemment, elles aussi devaient changer de nom en changeant de propriétaire. À la naissance elles portaient le nom de leur père, plus tard celui de leur mari. Ma grand-mère Eileen était fière de s’appeler non seulement Mme Darrington mais Mme David Darrington! Et même si on garde son nom de jeune fille, comme les féministes de la première vague, il n’a rien de féminin bien sûr, c’est toujours le nom du père. (…)

Pourquoi on fait semblant? Tout le monde sait que seule compte la généalogie masculine. Regarde la première page de la Bible: des mâles qui font jaillir des mâles, une génération après l’autre, à l’infini. (…)

Je crois que je vais m’appeler Shayna U dorénavant. U comme Utérus: un des mots les moins euphoniques et les moins aimés qui soit. Curieux, n’est-ce pas, que le nom de notre premier foyer sonne si moche à nos oreilles!»

Page 213-214

Pour ma part, en raison des thématiques particulèrement actuelles de ce livre, j’ai adoré. Mais je l’avoue, pour avoir lu pratiquement tout ce que Nancy Huston a pu écrire, je suis chaque fois bouleversée et renversée par la finesse de son écriture. Parce que d’une façon un peu inexplicable, elle a un don fou pour prendre des histoires qui peuvent sembler diamétralement opposées et parvenir quand même à les faire converger dans l’universel.

Vous l’avez lu ? Dites moi ce que vous en avez pensé.

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