Le motif dans le tapis

Parfois, un peu comme le font ces autistes qui se mettent à ce concentrer intensément, et presque de façon obsessionnelle, sur un détail que d’aucun jugeraient sans importance, j’ai l’impression que la vie est pleine de ces «détails» que l’on pourrait qualifier d’insignifiants. Un peu  à l’image de ces motifs aux mouvements un peu trop compliqués que l’on retrouve dans ces tapis persans dont parlait Henry James.  Infimes et minuscules fragments, aussi fins que de la dentelle, et dont, pour la plupart d’entre nous, nous ignorons jusqu’à l’existence la plupart du temps.

Trop occupés, tous autant que nous sommes, à regarder ailleurs. 

Samedi, jour de pluie et de grisaille, l’homme de la maison et moi avons accompagné belle-maman au cimetière. Il y aura un an déjà dans quelques semaines que son mari est décédé, presque subitement. Voilà que le moment était venu pour elle d’aller déposer les cendres de celui qui allait partager sa vie pendant quarante-sept ans, au columbarium, à deux pas de chez nous.

Et ?

Est-ce-le hasard ? Ou pour une autre raison que mon esprit ne peux juste pas imaginer ?

Ou, juste pour rien ?

Je ne saurais le dire. Mais la vérité est que cet endroit ou le père de mon mari repose désormais pour toujours, c’est le même que celui ou mon arrière-grand-mère Lucienne (j’ai souvent parlé d’elle ici! Mais aussi ici) est enterrée depuis soixante-deux ans. Un lieu indéfini – une fosse commune – de cet immense cimetière dont la configuration a été maintes fois redessinée depuis, pour celle qui, après avoir tenté violemment de repousser les limites de sa condition de femme de l’époque en envoyant balader mari et enfants pour venir vivre dans le Red Light montréalais, est finalement morte seule. Cela après avoir passé trois ou quatre mois à la morgue, la vérité étant que personne n’a pu se résoudre à s’occuper de ses funérailles. Celle-ci n’ayant laissé derrière elle que cette odeur de soufre que l’on associe bien souvent à ces aïeules un peu trop volontaires pour leur époque. Et dont pendant des générations, juste l’idée de prononcer le nom semble presque obscène.

Loin de sa fille – ma grand-mère, Jeanne s’étant installée, jusqu’à sa mort, en Abitibi. Et loin de sa propre famille, ses parents, ses frère et sœurs étant eux, demeurés près de Québec.

Et voilà qu’aujourd’hui, plus de soixante ans plus tard, un peu par hasard, mais surtout, de façon un peu mystique, la boucle semble devoir se refermer. Cela alors que tranquillement, et un peu comme une dentelle qui se forme fil par fil, presque de façon invisible, les liens semblent devoir se retisser autour de Lucienne, cette arrière-grand-mère-un-peu-trop-sulfureuse-dont-on-ne-dit-pas-le-nom. Ma mère, tout autant que moi, ayant manifesté depuis longtemps le souhait d’être aussi enterrées dans ce cimetière lorsque le temps sera venu pour d’autres de nous conjuguer au passé…

Et je me dis…Quelles étaient les chances que ça se produise si l’un d’entre nous avait eu à miser là-dessus il y a quarante ans ? Ou même, au moment du décès de mon arrière-grand-mère? Cette époque ou moi, je n’étais même pas déjà une idée dans la tête de mes parents…

Nulles, très certainement!

Et pourtant…

Bien sûr, samedi, le moment n’était pas celui de Lucienne. Mais je n’ai pu m’empêcher, alors que je marchais à travers ce cimetière, d’avoir une pensée pour elle. Une arrière-grand-mère dont j’ai  pour ma part renoncé depuis un bon moment déjà à cette idée qu’il faille en avoir honte…

Inévitablement, j’aurais sans doute et pour toujours quantité de questions que j’aurais aimé pouvoir lui poser. Même si les réponses elles, je devrai me résoudre à me les inventer…

Qu’est-ce que tu pourrais bien dire ? lui demanderais-je alors.

Que tu te sentais prisonnière de la routine?

Transparente? Mal aimée? Pas appréciée à ta juste valeur?

Que tu ne pouvais te résoudre à ne voir ton mari que trois ou quatre fois par année alors qu’il serait revenu quelques jours de ces chemins de fer dont il fallait bien consacrer des efforts pour en quadriller la province ?

Puis, repartant après t’avoir de nouveau mise enceinte…

Pour toi, des enfants qui se seraient additionnés au rythme de ses venues à lui.

Mais pour toi surtout, un peu comme une question de survie, le refus de ce destin consistant à avoir grossesse après grossesse quantité d’enfants qu’il te faudrait enterrer trop vite. Comme ça avait été la destinée de ta mère qui n’était parvenue à rendre à l’âge adulte que quatre de ses enfants.

Malgré 22 naissances…

Qu’est-ce que tu pourrais dire ?

Que tu n’avais pas le choix ou que tu n’as pas su faire autrement.

Presque rien au fond!

Mais qu’importe n’est-ce pas ? Puisque moi, tes réponses, je puis me les imaginer.

Et faire de toi, une Emma Bovary moderne ayant trop rêvé de liberté, l’un de ces personnages de roman un peu trop fantasques.

Et qui, un peu tragiquement, en a chèrement payé le prix.

*****

Samedi, jour de pluie et de grisaille, l’homme de la maison et moi avons accompagné belle-maman au cimetière. Il y aura un an déjà dans quelques semaines que son mari est décédé, presque subitement. Voilà que le moment était venu pour elle d’aller déposer les cendres de celui qui allait partager sa vie pendant quarante-sept ans, au columbarium, à deux pas de chez nous.

Et ?

Est-ce-le hasard ? Ou pour une autre raison que mon esprit ne peux juste pas imaginer ?

Ou, juste pour rien ?

Je ne saurais le dire.

Personnellement, j’aime croire qu’il y a derrière ces événements apparemment sans lien les uns avec les autres, quelque chose d’un peu magique. Un peu à l’image de ces fameux motifs dans le tapis qu’Henry James avait décrit.

Une dentelle qui se tisse, fil après fil.

Infimes et minuscules fragments, aussi fins que la plus fine des broderies. Et dont, pour la plupart d’entre nous, nous ignorons jusqu’à l’existence la plupart du temps.

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