L’Homme Nu

Photo: IStock

 

À G. que je n’ai longtemps accepté de nommer

que par l’impersonnel « Lui »

Et qu’aujourd’hui, j’accepte enfin

d’envisager comme mon père.

À mon fils, Olivier,

à qui j’ai donné le nom d’un arbre.

Pour que ses yeux

puissent regarder

aussi loin qu’il le désire.

Pour que de ses bras,

il puisse empoigner le ciel.

Mais surtout, pour qu’il soit ancré

si profondément dans ses racines

qu’aucun vent contraire,

aussi puissant soit-il

ne puisse jamais le briser.

Pour qu’entre vous deux,

Je sois ce trait d’union

Avant que ne s’inscrive mon point final.

 

 

PROLOGUE

« Je veux expliquer comment une famille, un petit groupe d’êtres, se comportent dans une société, en s’épanouissant pour donner naissance à dix, à vingt individus qui paraissent au premier coup d’œil, profondément dissemblables, mais que l’analyse montre intimement liés les uns aux autres.

L’hérédité a ses lois, comme la pesanteur…

J’analyserai à la fois la somme de volonté de chacun de ses membres et la poussée générale de l’ensemble. »

(- Préface de Zola pour Les Rougon-Macquart)

 

J’ai lu un jour que chez les arbres comme chez les humains, les années de jeunesse impriment des tendances plus ou moins marquées qui peuvent affecter une vie entière.

C’est pourquoi j’ai longtemps été fascinée par une forêt que l’on disait enchantée et qui se trouvait dans la région ou j’ai grandi, lieu de mon enfance.

Bien que je sois devenue adulte depuis longtemps, l’endroit n’a cessé d’exercer sur moi sa fascination. Un peu comme si sans pouvoir mettre le doigt sur le pourquoi du comment, j’avais néanmoins été pleine de la certitude qu’à travers cette forêt, comme dans celle d’Alice au pays des merveilles, se trouvaient inévitablement des réponses.

Dans les faits, cette forêt qui n’a pas d’enchanté que le nom est constituée presque exclusivement de cèdres – du thuya occidental précisément. Une variété qui habituellement, pousse de façon aussi droite qu’un I majuscule.

Mais à cet endroit, un phénomène naturel a fait en sorte au cours de centaines d’années d’existence que ces arbres se retrouvent bizarrement tordus sous l’influence de vents forts. Ces derniers ayant modifié durablement la posture des jeunes pousses d’origine. Cette vision donnant à penser au visiteur que ces arbres aient pu souffrir de quelques étranges façons…

Aussi, certaines légendes racontent-elles que la forme insolite prise par les troncs de ces arbres ne serait rien d’autre que la manifestation de la douleur et des injustices vécues par les Amérindiens. Ces victimes inégales des batailles avec les nouveaux arrivants européens il y a de cela des centaines d’années. Et dont les corps auraient été enterrés un peu partout et n’importe comment, sans soucis des conséquences.

Chaque cèdre devenant ainsi l’habitat d’une âme indienne reposant, inquiète, dans cette enfilade désordonnée de nœuds, entrelacements et torsades. À l’image de la douleur, des souffrances et de la misère ressentis par ces indiens.

Témoins silencieux de remous souterrains disparus depuis longtemps de nos mémoires. Comment éviter alors de faire ce parallèle avec les humains alors qu’il est de ces familles au cœur desquelles le drame est tellement présent qu’on en vient à se demander si ce n’est là l’effet ou bien le symptôme de quelque chose d’autre. La trace souterraine d’une blessure jamais vraiment cicatrisée…

Ou encore, un peu comme un grand trou noir que nous pourrions passer une vie entière à explorer, ne serait-ce que pour tenter d’en percer les mystères.

Au risque de s’y trouver soi-même aspiré.

Déchiqueté.

Avant d’y être totalement désintégré.

L’histoire que je vais vous raconter est terrible. Comme peuvent l’être les histoires de famille, celles qui planent, tels des fantômes sur nos têtes sans qu’on puisse les nommer.

Je ne sais pas si tous les éléments sont exacts, si les événements se sont tous passés tel que je vais vous les raconter. Mais je puis vous assurer qu’ils seront tels que je les ai vécus.

Ou, à tout le moins, tels qu’on me les aura racontés.

« Nous sommes tous créatures d’un jour.

Et celui qui se souvient,

et l’objet du souvenir.

Tout est éphémère.

Et le fait de se souvenir,

et ce dont on se souvient.

Aie toujours à l’esprit que bientôt

tu ne seras plus rien,

ni nulle part.»

(Marc Aurèle, Pensées pour moi-même)

Quel est le sens de nos vies ?

Le but de tout ce bruit et cette fureur qui habitent cet espace, un peu comme entre parenthèses, que constituent la naissance et la mort ?

Longtemps, je me suis posée la question…

***

J’étais sur la route depuis des heures et depuis un bon moment déjà, il pleuvait des cordes. Cette pluie froide et drue d’octobre n’en finissait plus de frapper contre mon pare-brise, avec la précision de coups de poing rageurs.

Pourtant, le départ de Montréal s’était annoncé plutôt prometteur. La traversée des Laurentides m’avait laissée comme baignée des couleurs de l’automne. Période bénie de l’année à la beauté sans égale au cours de laquelle le feuillage semble alors s’emballer en une immense flambée.

Tout juste avant de s’éteindre.

Le vert des épinettes qui s’entremêle aux diverses nuances des chênes rouges, blancs et autres érables noirs, dont les couleurs en automne semblent par moment hésiter entre les ocres les plus lumineux et certains orangés brûlants.

Un paysage longeant la 117 comme pour indiquer la route au voyageur égaré. Une vision que j’avais pu observer maintes et maintes fois alors que jeune étudiante, j’avais multiplié les allers retours dans ce qui m’avait semblé pendant longtemps être un incessant va-et-vient.

Quantité de virées qu’à autant de reprises, comme pour me donner du courage, j’avais pourtant voulu être la dernière. Chaque fois, me faisant, un peu comme un mantra, cette promesse

  • « Cette fois-ci, c’est clair ! C’est la dernière fois ! Jamais plus !».

Après m’être arrêtée un bref instant pour prendre une bouchée, j’avais repris la route.

Maintenant, dans la noirceur du Parc La Vérendry, immensité dans laquelle il aurait été facile de me croire seule au monde, une seule idée m’absorbait.

Celle de cette virée qui n’avait rien d’impromptu.

Et la conscience, presque physique, de cette pierre tombale dans mon coffre arrière. Pierre inerte qui avait attendu plus de trente-cinq ans pour rejoindre son destinataire.

Mais, comme devant un film au cinéma, j’ai laissé errer mon esprit dans un semi-vagabondage. Et, en une fraction de seconde, l’esprit sur le pilote automatique, je suis revenue en arrière avec un espoir un peu fou…

Celui, en rembobinant le temps, de nous re-conjuguer…

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