Toucher la terre ferme, Julia Kerninon

La maternité, c’est sans doute l’un des sujets le plus universel qui soit dans la littérature au féminin je pense. Et dans ce tout petit bouquin, «Toucher la terre ferme» de l’autrice Julia Kerninon que je viens tout juste de terminer, c’est ici jumelé à cet autre questionnement tout aussi existentiel des femmes artistes: comment arriver à faire coexister les statuts de mère et d’artiste.

Un soir de novembre, l’autrice devenue mère sans l’avoir vraiment cherché (ce n’était pas tant dans son plan de vie, tel qu’on le comprend en cours de lecture) se retrouve en pyjama dans le stationnement de l’hôpital où elle vient d’accoucher de son premier enfant. Car malgré le bonheur qui vient avec la naissance, il y a aussi les doutes. Et aussi, cette envie de fuir qui lui traverse l’esprit.

Et c’est justement ce que j’ai apprécié pour ma part le plus de ce tout petit livre qui se lit d’une traite. Le fait que d’une part, ce texte je l’ai reçu dans ma condition de femme et de mère. Mais aussi un peu de femme qui essaie d’écrire et qui me suis souvent sentie un peu dépossédée de moi-même face à la maternité qui du jour au lendemain, envahie toutes les sphères de notre vie. Et ce serait un euphémisme de dire qu’on ne peut probablement jamais être préparée à ça. Ce sentiment de contraintes, de ne pas être certaine d’être à la hauteur, de la fatigue continuelle qui vous écrase. De ne plus savoir surtout comment concilier cette part de soi qui face à la maternité, semble destinée à passer dorénavent en second. Si ce n’est d’être carrément annihilée…

Et dans son livre, c’est justement ce trou noir un peu tabou et dont on parle peu que l’autrice évoque si bien et avec tellement de justesse.

«J’étais à bout de forces et je ne le savais pas. À trente-deux ans, j’avais un enfant d’un an et demi. J’essayais d’être une mère, je ne savais pas par où commencer, la maternité était un cercle de feu dans lequel je ne parvenais pas à me tenir. J’avais fait semblant. J’avais prétendu que tout allait bien, mais je sentais la tempête se lever. Il m’avait fallu tout ce temps pour me mettre à pleurer, et maintenant je n’arrivais plus à m’arrêter

(page 9)

La société et la culture nous présentent tellement une image idéalisée de la maternité que j’ai moi-même compris au fil des années qu’en devenant mère, c’était presque inévitable, quasi couru d’avance qu’on se sente inadéquate à certains moments. Parce que d’un coup, la réalité nous frappe en plein visage et nous rentre dans le corps, au propre comme au figuré, avec une force qu’on aurait pas imaginée possible.

«Des années après, je continue de me demander pourquoi mon corps, qui ne m’avait toujours servi qu’à m’asseoir devant une table de travail ou à faire l’amour, s’est montré si capable une nuit de novembre et une nuit de mai. Quand un homme me confie qu’il a eu un enfant, lui aussi, je pense en silence, Mon ami, soyons sérieux. J’étais sur le proscenium, en habits de feu et tu louais un fauteuil d’orchestre. Tu n’as pas la moindre idée. J’ai envie de lui parler du sang, de la cinante, osseuse, de la morsure des points qui cicatrisent, des seins meurtris, de la pression suffocante des montées de lait, de cette impression d’avoir été fendue en deux par une hache, écartelée en étoile, points cardinaux, rose des sables. Aujourd’hui, je lève le front haut quand on m’appelle Madame Kerninon. Je suis devenue cette femme-là.»

(Page 65)

Vraiment, j’ai été très touchée par ce récit intime et qui sans détours, parle des vrais choses. La réalité de la maternité étant bien loin des clichés idéalisés que la société nous transmets. Et dont j’en ai la certitude, on ne parlera jamais assez.

Merci à Annika Parance pour l’envoi gracieux de ce livre que j’ai vraiment beaucoup apprécié. Et qui ne pouvait mieux tomber en ce 8 mars, journée de la femme!

«Toucher la terre ferme», Julia Kerninon, Annika Parance Éditeur (2022)

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